En 1946, accompagnée d’un neuropsychiatre et entourée d’une équipe de recherche pluridisciplinaire en psychologie et psychopathologie de l’enfant, Suzanne Borel-Maisonny commence à travailler sur les troubles instrumentaux des enfants : dysgraphie, dyslexie et troubles du schéma corporel. Elle publie alors ses recherches sur l’apprentissage de la lecture, de l’orthographe et la rééducation des dyslexies et des dysorthographies.
La méthode de lecture qu’elle développe est publiée pour la première fois en 1949 puis en 1956 dans le Bulletin mensuel de la Société Alfred Binet sous le nom de « Méthode de lecture – Atlas », enfin en 1960 dans le premier volume, Langage oral et écrit, pédagogie des notions de bases. À cette époque, la méthode s’adresse aux enfants présentant une hypoacousie, une dyslexie ou une dysorthographie.
Clotilde Silvestre de Sacy, institutrice et proche collaboratrice de Suzanne Borel-Maisonny, propose en 1960 une méthode d'apprentissage de la lecture fondée sur l'approche phonétique et gestuelle. Il s’agit d’une seule méthode ayant deux utilisations ou progressions différentes. Elle s’adresse à la fois à des enfants à rééduquer et à des enfants qui apprennent à lire. En effet, alors que Suzanne Borel-Maisonny réservait l'usage des gestes aux rééducateurs, Clotilde Silvestre de Sacy introduit l'idée qu’ils constituent également un outil pour les enseignants. Suzanne Borel-Maisonny a donné à la méthode des bases orthophoniques, phonétiques et gestuelles tandis que Clotilde Silvestre de Sacy a adapté dans l'ouvrage Bien lire et aimer lire, régulièrement réédité depuis 1963, la progression de la méthode à l'apprentissage même de la lecture.
Fondements de la méthode phonétique et gestuelle
Cette méthode initialement destinée aux « enfants qui n'apprennent à lire qu'avec peine », est issue « d’une recherche scientifique longuement mûrie [...], fondée sur une connaissance précise des possibilités, des intérêts et des difficultés de l’écolier » (Préface des docteurs Simon et Launay, Borel-Maisonny S., Langage oral et écrit, Delachaux et Niestlé, Paris, 1985.) Elle prend appui sur la méthode syllabique, les sons s’accrochent progressivement les uns aux autres, pour former des syllabes puis des mots, puis des phrases.
« La méthode syllabique, dite aussi « alphabétique », est centrée sur l’apprentissage systématique et progressif du code des correspondances graphophonologiques, en partant de l’étude des signes écrits, les « graphèmes », que l’élève apprend à oraliser.» (Deauvieau J., Reichstadt J., Terrail J-P., Enseigner efficacement la lecture, Odile Jacob, Paris, 2015)
La méthode est donc basée sur trois éléments : les phonèmes (sons élémentaires du langage, entendus par l'oreille), les graphèmes (combinaisons de lettres correspondant à un phonème, vus par les yeux) et l’articulation (l'ensemble des sons prononcés).
En outre, « l’enseignement de la lecture comprend lui-même deux stades : le premier
concerne l’acquisition du mécanisme ; le second, l’application à la lecture d’un texte. »
L’enjeu pour Suzanne Borel Maisonny est d’impliquer l’apprenant dans ce processus
d’enregistrement du mécanisme.
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Elle considère que pour aider les apprenants à entrer dans le langage oral, c’est-à-dire le
transcodage des segments écrits en segments oraux, il est pertinent d’introduire des gestes
symboliques. En effet, la théorie de Suzanne Borel Maisonny repose sur l’idée que la lecture
gestuée ou phonomimie favorise l’acquisition du principe alphabétique. Par ailleurs, elle
suggère de commencer par l’association geste-son, ensuite geste-graphie pour faciliter l’accès
à l’association son-graphie.
En effet, elle affirme ; « chez les dyslexiques l’association geste-son est plus rapide et plus
sûre que l’association geste signe-écrit. Nous avons vu des enfants lire les gestes, prononcer
les sons qui leur sont montrés de cette façon, et qui cependant restaient encore incapables de
lire l’écriture. Il faut donc recourir aux gestes sans se lasser avant de ne laisser subsister que
ce qui importe, c’est-à-dire l’association signe écrit-son.»
In fine, l’enjeu de la méthode est de développer les capacités de transcodage grapho-
phonémique des élèves. Le geste constitue un support à la relation graphème-phonème. En
effet, cette symbolisation corporelle et spatiale a pour but de favoriser le décodage du code
complexe de la langue.
Elle précise ; « des gestes seront attachés à chacun des signes écrits et y resteront attachés
jusqu’à acquisition complète de l’énonciation de ces derniers. » Par ailleurs, elle ajoute qu’ils
doivent être maniés de telle façon qu’ils soient encore un rappel constant de l’ordre de la
lecture.
En outre, Suzanne Borel Maisonny recommande qu’il n’y ait pas d’apprentissage de
l’alphabet mais juste du son des lettres, pour ne pas avoir de confusion sur le nom de la lettre
et le son qu’elle fait.
4. Présentation des gestes
La méthode consiste à associer à chaque phonème, un geste, et ce quelles que soient les
graphies de ce son. Ainsi, il y a un geste pour le son O : [ɔ̃] et [o]. Ce même geste vaut pour
les différentes graphies.
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Figure 3 : Représentation du geste associé au phonème [o]
Source : Photographie provenant du site BIEN LIRE. Disponible à l’adresse ; http://www.bien-
lire.net/
Par ailleurs, les gestes imaginés par Suzanne Borel Maisonny peuvent être classés en quatre
catégories. Certains sont représentatifs d’une forme graphique, ils constituent une entrée
implicite dans l’écrit car image spatiale du phonème se rapproche de la forme écrite de la
lettre.
[s]
Le geste associé à la lettre s, se construit en représentant la forme graphique
de la lettre l’index tendu.
[m]
Pour produire le geste associé à la lettre m, on placera le pouce, l’index et le
majeur, rigides, le bout appuyé sur la table.
[v]
Le v, se construit de la manière suivante, poignets joints et paumes écartées.
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D’autres gestes sont représentatifs d’une image articulatoire, ils miment les mouvements
produits par les organes articulatoires mobilisés.
[ʀ]
Pour le geste r, on placera l’index sur le côté du larynx, afin que l’enfant
puisse sentir le raclement qui accompagne l’émission de cette consonne.
[ɑ]
Le a, on montrera la main ouverte rappelant la bouche ouverte. Cette
analogie suffit aux enfants.
$=
[l]
L, on porte l’index devant la bouche en le dressant vers le haut, comme fait
la pointe de la langue dans la prononciation de cette consonne.
D’autres gestes souligneront l’idée d’écoulement.
[f]
F, on accompagne la prononciation d’un mouvement de tout le bras de droite
à gauche si on fait face à l’enfant. Ce mouvement rappelle à la fois le son et
la barre horizontale.
Ou bien enfin, tout simplement, on associe le signe à une petite scène : phonomimie.
Oi, on fait entendre un aboiement, on ouvre et ferme le poing avec vivacité,
on dessine une tête de chien.
In, le geste est associé au rythme du cri du canard. Avec le pouce et le
majeur, l’apprenant crée une forme d’un bec, et il les pose sur le nez pour
expliquer la nasalisation du son.
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La méthode Borel-Maisonny est dite phonique parce qu’elle se donne pour point d’appui « la
conscience phonologique » et le développement de « l’analyse phonémique ». L’enjeu est que
l’élève prenne conscience de ce qu’est un son et d’où il vient. Pour cela, Suzanne Borel
Maisonny propose tout un travail de gymnastique phonatoire.
La conscience de la position articulatoire est une condition sine qua non à l’émission d’un
phonème. D’après Suzanne Borel Maisonny, l’enfant doit distinguer les vibrations glottales,
orales et nasales. En effet, elle considère que pour chaque son, il est important d’aborder les
différentes positions de la langue et des lèvres, les organes intervenants dans la production du
son, la manière d’écoulement de l’air, la cavité par laquelle l’air sort.
Pour cette raison, les gestes évocateurs proposés par la fondatrice, se rapportent souvent aux
organes phonateurs.
Certains gestes gardent les traits articulatoires de leurs phonèmes tels que le [f], nous disons
que c’est une consonne fricative (continue) ; le geste évoque cette caractéristique à travers un
glissement de la main de droite à gauche en insistant sur la friction et la continuité de la
production du son. Par ailleurs, le geste permet aussi de travailler la tension, l’intensité et la
durée du phonème.
5. Repères de progressivité
Suzanne Borel Maisonny divise la méthode en 30 leçons soigneusement détaillées. Elle
préconise l’étude des voyelles et des consonnes de manière simultanée. Ainsi, les consonnes
dont le son peut être facilement prolongé seront vues en premières, ainsi rapidement les élèves
connaîtront les son ; f, ch, s, v, j, z, l, r, m, n. En parallèle ils étudieront les voyelles ; a, o, u,
œ, é, i, y. La deuxième leçon porte sur la nasalisation des sons a et o ; an, am, on, om, oi, oin.
C’est lors de la troisième leçon que les consonnes instantanées occlusives seront présentées ;
p, t, k. Viendront s’ajouter dans une cinquième leçon les sons ; b, q et h. Cependant, Suzanne
Borel Maisonny précise qu’aucun nouveau signe ne doit être présenté si les premiers ne sont
pas suffisamment connus.