Le temps de l’artisan : l’âge d’or du travailleur
Le film commence par les images d'une séquence du Tonnelier de Georges Rouquier (cm de 26 min inclus dans une série sur les artisans : « le potier », « le chaudronnier » en sont d'autres éléments). Mais la bande-son est différente. La musique, jouée par une épinette, progresse avec prudence, espaçant ses notes, en accord avec les gestes du tonnelier dont le regard est surpris dans la perspective du tonneau qu'il façonne, filmé de l'intérieur. De même, le commentaire salue « le rythme lent des anciens jours ». La musique s'accélère dès la séquence suivante, le grain des notes de l'épinette se multiplie alors que nous découvrons un horloger à sa table de travail, achevant de mettre au point un mécanisme qui rendra bientôt son œuvre indépendante de ses mains. L'ouvrier est encore montré comme un homme installé de longues heures sereines dans la solitude étroite de son atelier, enveloppé du halo de sa lampe de bureau, aux prises avec une tâche qu'il mènera de la première étape jusqu'à la dernière, ainsi qu'un Gepetto à l'ouvrage.
La chaîne : répétition du geste, aliénation à la machine
En contraste, le plan suivant nous jette dans la vastitude d'un haut fourneau projetant ses gerbes d'étincelles à la manière d'un volcan, devant lequel se dressent quelques silhouettes d'hommes anonymes, perdues dans le bas du champ. Leurs gestes produisent des sons pesants que la bande-son isole et répète. De même, quand des moteurs se succèdent sur une chaîne de montage, le plan est haché à dessein, préfigurant le procédé « jump cut » (coupes arbitraires dans le plan pour donner une impression de mouvement heurté et saccadé) : désormais, le mouvement de fabrication est purement mécanique, différent de la motricité humaine. Le commentaire caractérise alors la relation homme-machine comme une « entente dangereuse ». Séquence de travail à la chaîne pour la fabrication industrielle de bouteilles puis de vêtements. Les hommes, alignés en de longues perspectives, répètent un geste unique. La musique ajoutée à ces images, qui s'emballe davantage, donne à la séquence un aspect chorégraphique, imprimant une distance ironique au rendu documentaire des prises de vues. Le commentaire appuie : « 40 000 torsions de bras pour huit heures de travail : agrafons ! Agrafons ! » Les gestes identiques effacent les visages aux expressions mornes. « On a perdu la force de sourire. »
Un champ caressé par le vent sous un ciel uniforme. La musique est devenue encore plus étrange : un bourdonnement aigu qui semble annoncer une venue hors champ. C'est une moissonneuse-batteuse qui fait bientôt irruption dans le paysage. En se substituant aux hommes qui l'arpentaient autrefois pour le semer et récolter, elle lui a ôté son caractère immémorial que rendaient les tableaux de Millet.
La robotisation, l’automation : nouvelles formes d’assujettissement
Nouveau chapitre, nouveau stade de l'évolution des rapports homme-machine : l'automatisation ou l'« automation ». Nous avons quitté les espaces traditionnels, l'atelier, l'usine, le champ agricole, dans lesquels la machine agissait et se multipliait, pour errer dans des espaces qui lui sont désormais strictement dédiés, organisés selon sa logique, sa motricité, son circuit de production, agi par la commande, le programme, et la cybernétique. Le commentaire insiste sur « le sens du toucher, le sens visuel, les terminaisons sensibles » acquises par le robot. « Dans ces vastes halls, on est gagné par le sentiment que de grandes aventures vont naître, conduites par des capitaines sans visage ». Le visage qui avait perdu son sourire s'efface à présent tout à fait de la représentation du travail. Nous sommes loin du regard attentif, des traits tendus par l'effort et la concentration qui caractérisaient celui du tonnelier de Rouquier. Un cadre anonyme, dont le film s'amuse à reproduire un exemplaire à l'infini, s'affaire sur des écritures : « l'ordinateur remplace une armée de comptables ». La musique épurée, ne produit que des sons isolés, sans plus dessiner de mélodies. Un léger écho anime leurs sonorités électroniques. « La machine pensante a remplacé le cerveau humain. De quoi demain sera-t-il fait ? »C'est à présent que la méditation se développe, prenant le pas sur le ton fasciné de l'analyse historique qui l'a précédé. De même, la machine ne règne plus sur l'image, celle-ci est reconquise par l'homme désœuvré qui y exprime sa frustration, sa détresse, puis sa colère. Dans les vastes rues d'une métropole, un homme mal rasé, aux vêtements rapiécés, avise les vitrines rutilantes, aux alignements impeccables, des magasins modernes. Gros plan sur son visage qui exprime une moue rageuse. « Il rejette cette société qui ne le reconnaît pas. » S'ensuivent des scènes de grève et de mouvements insurrectionnels. La musique a cédé à un son strident auquel se mêle la rumeur des foules en colère.
Pour finir, le film tente quand même une réconciliation. La machine émancipe l'homme des tâches quotidiennes auxquelles il était astreint. Elles travaillent pour lui, lui offrent le temps libre. L'image cherche à s'épanouir parmi les fleurs des champs et les esplanades des nouveaux grands ensembles. « ... car la machine est faite pour servir et la vie pour être vécue. » Ainsi, la machine qui captait le temps, la force et l'intelligence de l'homme, qui a fini par se substituer à lui en lui ôtant sa dignité de travailleur en même temps que son gagne-pain, pourrait, à mesure qu'elle acquiert en autonomie, le rendre à lui-même, mettre à nu sa quête de bonheur.