Conjoncture sanitaire au Maroc
L'état de santé du Maroc au seuil du XXe siècle est alarmant. Il inspire aux autorités du protectorat une politique de médicalisation de la société volontariste et d'avant-garde. On meurt de faim au Maroc, et pas seulement en temps de famine : en particulier dans les villes neuves de la côte atlantique jusqu'en 1945 (460 indigents morts sur la voie publique en décembre 1945, 521 en janvier 1946, puis reflux à mesure que l'aide alimentaire américaine s'intensifie). Délabrement des corps : bouches édentées, paupières bouffies, plaies suppurantes, membres déformés par des fractures mal réduites, visages grêlés par la vérole, enfants au ventre enflé, vieillards au corps déjeté, désarticulé par le poids des ans et l'absence de prothèses... Beaucoup d'organismes étaient, sans répit, rongés par le paludisme, le scorbut, la bilharziose, la syphilis et son cortège de maladies secondaires, l'été affaiblis par la dysenterie, l'hiver par les maladies respiratoires et, périodiquement, emportés par de grandes convulsions épidémiques. Le choléra certes est jugulé à partir de 1895. La variole est en régression : grâce au barrage antiépidémique mis en place depuis 1925 par la vaccination obligatoire et aux plans quinquennaux de revaccination.
Peste et typhus
La peste sévit à l'état endémique dans le Sous. De là elle vient battre périodiquement au-delà de l'Atlas jusqu'au sud de la Chaouïa et, en 1942 encore, menace de submerger Casablanca. Elle disparaît définitivement en 1945, après avoir léché une dernière fois le grand port atlantique. Et le typhus fait des ravages par trois grandes bouffées épidémiques de 1920-1921, 1928-1929, 1942-1943 surtout. Le typhus se résorbe plus lentement que la peste après 1945. La peste remonte du sud vers le nord le long du Maroc atlantique, propagée par les chemins vicinaux de la sociabilité marocaine : moissonneurs soussis saisonniers, pèlerins se dirigeant vers les sanctuaires du Sous, commerçants-ambulants, soldats. On peut couper sa chaîne de contamination à la hauteur de l'Atlas. Le typhus, lui, se répand sur plusieurs points dispersés à travers tout le pays. En 1921, il surgit sur les chantiers du port de Casablanca, dans les campements de manœuvres édifiant le Tanger-Fès sur la boucle du Sebou. A l'opposé de la peste qui ne fait pas de différence entre les âges et les sexes, le typhus frappe de préférence les hommes dans la force de l'âge, happés par le Maroc des chantiers coloniaux à la jonction du rural et de l'urbain : des travailleurs migrants qui, par dizaines de milliers, s'insinuent au cœur des vieilles cités (fonduqs , cafés-maures, marabouts, derbs) ou déjà à la périphérie des villes neuves (les premiers bidonvilles). La peste concerne l'intérieur du Maroc marqué par son archaïsme. Le typhus frappe le Maroc nouveau, issu de la dislocation-restructuration opérée par le protectorat sur fond de capitalisme conquérant à l'américaine. Mais les deux fléaux font moins de morts que le paludisme.
Politique sanitaire coloniale